L'angle d'or, clé de voûte de la victoire

L'arme secrète du Cashback World Racing Team pour s'imposer sur le lac Balaton

Le lac Balaton vient de donner lieu à l'une des plus belles courses que le Red Bull Air Race ait connues en 14 saisons. Pourquoi celle-ci a été aussi captivante ? Grâce à la variété de trajectoires dont disposaient les pilotes pour améliorer leurs temps au fil des runs. 

Rien ne pouvait être laissé au hasard. Après chaque session, on retrouvait tous les pilotes de Master Class accrochés à leurs ordinateurs, en grande discussion avec leur tacticien pour déceler les erreurs et voir où s'améliorer. 

Une équipe a particulièrement bien étudié son tracé et s'est envolée au sommet du tableau : le Cashback World Racing Team, l'équipe de Pete McLeod, qui a terminé 3e à tout juste 0,127 s du vainqueur Matt Hall et à 0,009 s du 2e, Ben Murphy. Après avoir terminé 9e des deux premières courses de la saison, McLeod connaît là un renversement de situation. 

Bien qu'il n'ait rejoint rejoint l'équipe de McLeod qu'au début de la saison 2019, Werner Wolfrum est loin d'être un novice de ce sport : membre de l'équipe d'Hannes Arch en 2015, où l'Autrichien remporte deux courses et termine 3e du général, Wolfrum sait comment trouver la bonne trajectoire. 

« Mon atout vient du fait que j'ai mis au point des outils spécifiques permettant de mettre en évidence plusieurs trajectoires grâce à la 3D  », explique-t-il quand on lui demande ce qu'il apporte à l'équipe. « On peut changer de point de vue pour comparer les différentes lignes envisageables et voir ce que cela donne dans les secondes qui suivent. Une illustration vaut mieux que 1000 mots et une vue animée en 3D plus d'un million... »

En regardant le beau résultat de son pilote en Hongrie, Wolfrum sait exactement à quel endroit il a pris le dessus sur ses concurrents. « À Balaton, la Porte 5 (Porte 13 au second tour), où se trouvait la limite du circuit, constituait l'endroit clé, tout se jouait là, surtout quand le vent soufflait. En la prenant plus à plat, on « surfait » davantage sur la traînée du vent, mais on risquait de sortir du circuit. Ceux qui passaient à la verticale jouaient la sécurité vis à vis de la limite du circuit, mais cela consomme plus d'énergie, explique le spécialiste. C'est là qu'intervient l'angle d'or, pas évident à évaluer, surtout avec ces vents changeants qui influençaient beaucoup la trajectoire. »

Explication de l'angle d'or

L'« angle d'or » est le terme employé par Wolfrum et McLeod pour parler de la trajectoire parfaite au niveau d'une porte particulièrement complexe à passer, notion qui d'après Wolfrum n'est pas facile à expliquer.

 Pour visualiser et expliquer la ligne à McLeod, Wolfrum prend une feuille de papier et la tient entre la limite du circuit et la porte. En pliant la feuille, il montre à McLeod qu'en négociant son virage plus à plat, il risque de sortir du circuit, mais qu'un espace se libérait en tirant plus verticalement.

Si le vent latéral s'intensifiait, les pilotes pouvaient négocier leur virage un peu plus à plat, car le vent les déporterait loin de la limite de sécurité. Avec cette méthode, Wolfrum a montré à McLeod qu'en tirant extrêmement fort, jusqu'à la limite, il prendrait le chemin le plus court. Après la manœuvre à la verticale, l'avion serait toujours plus lent qu'après un virage à la verticale dont le rayon n'aurait pas été parfait. Avec un rayon un tout petit peu plus large, l'avion gagne en vitesse.

 

L'outil de visualisation 3D de Werner Wolfrum

Ces combinaisons lui permettent de comprendre comment trouver plus ou moins la ligne optimale. « Ça n'aurait aucun sens de donner une expression mathématique au pilote ou de lui dire "Voici les paramètres du circuit, lance-toi...", explique Wolfrum. Son seul moyen d'utiliser ou de travailler ces infos est de sentir de mieux en mieux la trajectoire la plus courte. Pour moi, cela n'est possible qu'en discutant étroitement des zones problématiques ou des différentes options du circuit. C'est le pilote qui a le plus d'expérience, toujours plus qu'un tacticien. Donc pour moi, le retour de mon pilote est au moins aussi important que les données qu'on peut télécharger après un run. »

Dans la plupart des courses, le vent change non seulement les conditions qui règnent sur le circuit, mais également la manière dont le pilote va devoir s'adapter. Sur le lac Balaton, chaque session s'est avérée différente : en peu de temps, les pilotes sont passés de la pluie et 22 nœuds de vent à absolument aucun vent et un magnifique soleil. L'angle d'or change-t-il au gré des variations météorologiques ? « Oui, et on a beaucoup parlé du fait qu'il fallait regarder le vent avant d'entrer dans le circuit. Cela permet d'obtenir des informations sur sa force, par exemple en observant une fumée s'échapper d'une cheminée, les vagues à la surface de l'eau, ou encore le mouvement des pylônes. Plus le vent est fort, plus l'angle s'élargit, d'environ 5 ou 10 degrés »,  explique Wolfrum. 

Werner Wolfrum (d) télécharge les données de l'avion de McLeod

À 200 nœuds, pas facile d'estimer un angle de 5 ou 10 degrés. Wolfrum compare l'expérience à une voiture sur l'autoroute : « C'est comme quand on conduit très vite et que la route devient de plus en plus étroite. Il s'agit de bien viser à mesure que les éléments se rapprochent, et à cette vitesse, 10 degrés c'est vraiment rien. Et c'est précisément ça qui me fascine. Quelques millimètres sur le manche, et sous la contrainte de 10 G à cette vitesse, pour moi c'est complètement inimaginable. Et ce n'est possible que si le pilote fait corps avec son avion, comme si l'appareil était une extension de lui-même. Ce sont de petites nuances qui font toute la différence. Quelques millimètres font une énorme différence et on risque vite d'aller trop loin. Du coup il faut que Pete le sente, c'est une question de feeling, pas d'un chiffre mathématique que je vais lui donner. »

McLeod est le premier à vanter les mérites de son tacticien et reconnaît volontiers qu'il a toute sa place au sein de l'équipe. « Werner fait attention à TOUS les détails de l'analyse... du moteur et des réglages de l'avion, jusqu'à la trajectoire suivie, en passant par la modélisation et les analyses 3D, voire même l'efficacité de la MANIÈRE dont la la trajectoire est négociée. Aujourd'hui en Red Bull Air Race, ça ne se limite pas au chemin que vous empruntez, mais à la manière dont vous pilotez qui peut faire une énorme différence ! »

Trouver la bonne trajectoire, un travail d'équipe

Dans ces séries, chaque Team a son propre mode de fonctionnement. Mais quand il s’agit de gérer une trajectoire délicate ou que quelque chose ne se passe pas exactement comme prévu, comment tacticien et pilote trouvent-ils la solution ?
 
« Je propose différentes options, Pete les siennes, et nous réfléchissons à la meilleure solution, poursuit Wolfrum. Je ne vois aucun intérêt à étudier un circuit ou un concept, à aller voir Pete et lui dire, "Voilà la solution, à toi de jouer" ». Le mieux est d'en parler pour que Pete ait la même vision du circuit, parce que c'est lui qui va piloter. L'objectif est d'ouvrir Pete à différentes façons de voir les choses, pour qu'il puisse envisager différentes options et toutes les possibilités. Avec ça, lui et lui seul choisira la bonne, parce que c'est lui, aux commandes, qui connait et qui sent le comportement de son avion. »

Wolfrum a programmé son simulateur pour deux fonctions : entraînement et visualisation. McLeod n'aime pas le simulateur, dans lequel il ne ressent pas les G, qui sont pourtant essentiels pour savoir comment doser la pression à appliquer sur son manche. Pour la visualisation pure en revanche, le simulateur s'avère très utile.

Wolfrum et McLeod ont la possibilité de passer d'un point à l'autre du circuit, faire le tour, l'étudier de l'extérieur, de côté et de se placer directement devant une porte. Et c'est une autre fonction du simulateur : extraire l'ensemble des données de l'avion, en tirer la trajectoire du simulateur, puis revoir le tout sous tous les angles. « Ce genre de discussion a l'avantage de mettre en évidence ou de clarifier toutes les composantes et les relations dans l'esprit de Pete, et lui permettent de visualiser les différentes combinaisons. Le savoir-faire de Pete lui permet de traiter à la perfection ce type d'informations et de trouver le bon chemin », explique Wolfrum.

Et McLeod de conclure, donnant raison à son tacticien : « Au final, le pilote doit toujours y aller et sortir la ligne, tout en étant limité par certains facteurs humains... C'est pour cela que cet outil fonctionne aussi bien, parce que le fait de coacher visuellement le pilote est hyper efficace pour obtenir les informations nécessaires. »

 

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Master Class Master Class

Pete
McLeod

 Canada CAN
CLASSEMENT ACTUEL Classement
6
Nb de victoires cette saison Nb de courses gagnées
0
Nb de saisons Nb de saisons
7
Classement dernière saison Classement précédent
8